« 15 décembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16332, f. 173-174], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11450, page consultée le 07 mai 2026.
15 décembre [1837], vendredi soir, 5 h.
Au moment où j’allais t’écrire, je me suis aperçuea que je n’avais pas de papier. Depuis, l’huile, le vin, le feu
m’ont retardée mais me voici t’aimant plus que jamais et plus empressée que jamais
de
te le dire. Vous êtes bien gentil nono d’être
venu déjeuner avec moi tantôt. Vous seriez encore bien plus gentil si vous y reveniez
demain de bonne heure. De BONHEUR, entendez-vous ? C’est très beau d’être un grand
Toto que tout le monde admire mais ce qui vaut mieux encore c’est d’être un petit
Toto
très amoureux que Juju adore. N’est-ce pas que
j’ai raison ? Dans le fond de votre âme vous en convenez. Maintenant il faut faire
plus, il faut prouver que vous m’aimez comme autrefois.
Je suis bien patraque aujourd’hui et j’ai bien mauvaise grâce à faire l’exigeante
car
j’ai plutôt l’air d’une vieille fée que d’une jeune nymphe. Je souffre de partout.
J’ai le torticolis, enfin je n’ai pas le sens commun. Cette justice une fois
rendue1, je dois
avouer que je ne vous ai jamais plus aimé. C’est surtout quand on vieillit que l’amour
s’enfonce de plus en plus dans le cœur. C’est dans l’hiver que la sève des arbres
se
réfugie dans les racines.
Si mes comparaisons ne sont pas plus justes que celles
qui ont cours depuis 1837ans, prenez-vous en à la supériorité de mon amour qui
absorbe tout chez moi et ne me laisse pas un liard pour payer mon écot2
d’esprit et de fines plaisanteries. Je t’aime. Ou c’est très
spirituel, ou c’est très bête, comme dirait un commis de
notre connaissance. Ce n’est pas à moi à prononcer. Je m’en rapporte à votre opinion
mon Toto. En attendant je vais toujours mon petit bonhomme de chemin sans craindre
d’être dépasséeb par vous. Je n’ai
même plus l’espoir d’être rattrapéec. Il paraît très clairement que vous ne vous étiez imposé
d’autre tâche que de m’attraper une fois pour toutes. Ça n’est ni très courageux ni
très malin et vous avez réussi au-delà de toutes vos espérances. Maintenant si vous
avez du cœur je vous provoque à une autre lutte et je vous attends demain matin sur
mon terrain. Je vous laisse le choix des armes à la condition que vous ne tirerez
pas
en l’air3. Soirpa, soir man. Je vous aime, je vous adore, c’est bien vrai bien vrai. Je baise vos yeux
à leur place ou ailleurs, même sur le dos si c’est par là
que vous y voyez plus clair.
Juliette
1 Allusion au jugement que la Cour royale vient de rendre en faveur de Hugo dans son procès contre la Comédie-Française.
2 La métaphore arboricole se poursuit grâce au double sens du mot (part d’argent à payer et morceau de branche qui reste sur le tronc d’arbre).
3 Juliette mêle la métaphore amoureuse et la métaphore du duel, à commencer par l’allusion au Cid de Corneille (« Rodrigue, as-tu du cœur ? »). Elle exprime là une crainte quant à un différend entre Victor Hugo et un groupe de personnes en lien avec le bureau des Théâtres (voir la lettre du 11 décembre au soir et celle du 14 à midi).
a « apperçu ».
b « dépassé ».
c « rattrappée »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
